Texte Broder sur des images, 2012

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Broder, intervenir, ajouter quelque chose après coup sur une image.

On donne à « broder » un sens figuré : broder une histoire, expression connotée péjorativement qui consiste à raconter quelque chose en ajoutant des détails inventés. En « brodant », l'on ferait d'un récit informatif une fiction où l'information serait dissolue, noyée. Ainsi, on demande à l’image d'actualité de transmettre la vérité brute. Mais nous savons, aussi, que c’est un écueil : l’image n’a pas le pouvoir de dire la vérité, elle n'en a que la prétention. Alors, pourquoi ne pas broder et ajouter une part d’imaginaire à ces images « du réel » ?

Quel type d’image ? une image-événement, une image où quelque chose de grave et de violent s’est produit. Une image qu’on dit « d’actualité », qui circule dans un flux continu et multiple, une image qui en rappelle mille autres, une image violente parmi les images violentes... une image qu’on voit à peine et qu’on oublie presque instantanément, succédée par une autre, puis une autre, puis une autre... Je me rends compte que je ne m’arrête pas sur ces images, je ne les regarde plus vraiment. Pourtant je suis très sensible aux images et j’y porte une attention toute particulière.
C’est d’ailleurs par hasard que les photographies d’attentats ont commencé à me poser question. Je faisais des recherches iconographiques sur les explosions au sens large. Et puis, en y regardant de plus près, j’ai été frappée par ces images en particulier.
La question de la temporalité me semble importante ici : j’opposerai à l’image de « l’action en train de se produire », celle de « l’après coup ». La première, c'est le choc, l’angoisse, la terreur de l’explosion, des missiles, se dirigeant droit sur des hommes et ne pouvant donc à priori pas être stoppé. Qu’est-il arrivé à ces hommes ? Quelle est la suite de l’histoire ? Nous restons piégé dans cet entre-deux : dans ce moment qui précède juste le drame et la catastrophe.
Et, à l’inverse, nous avons ces scènes-là, celles de l’après-coup : les cratères béants, les carcasses calcinées de voitures, quelquefois des blessés, et ce mystérieux ballet des silhouettes tranquilles qui traversent ou s’arrêtent là, en ces lieux ravagés. Ils sont souvent présents en périphérie de l’image (comme des ninfas, des témoins, des hommes aux bras ballants, apparition retrouvée de cette figure récurrente). C’est le quotidien et la vie qui reprennent le dessus. Tout reprend son rythme et rentre dans l’ordre. Comment lire et comprendre l’image de l'après-coup ? Comment mon cerveau va reconstruire, imaginer, fantasmer ce qui est arrivé juste avant ? Quel sens donner à ce type d’image ? Pourquoi nous présente-t-on ces images si nous ne sommes pas en mesure de vraiment les lire ? De vraiment les comprendre ? C’est là qu’intervient la broderie.

Guerre et broderie semblent s'opposer. Si la guerre, dit-on, c’est une histoire d’hommes, la broderie serait connotée féminine : je me suis donnée le droit de broder sur ces images de guerre. Si la photographie relève de l'immédiateté, la broderie implique de la lenteur, de la concentration, une attention continue et pointue. Encore une fois il est question du temps. Passer du temps sur ce sujet alors que j'avais l'habitude de juste « y passer ».
Sujet délicat qu’on dit aussi sensible où ce geste pourra paraître déplacé. Mais ici, la broderie apparait comme valeur ajoutée : l’image devient « objet », gagne le statut d’icône tout en restant l'iconographie de l’homme anonyme, pris dans ces images à son insu et dans ces évènements meurtriers aussi.

Par ailleurs la pratique de la broderie, considérée comme un art mineur, est souvent perçue comme le summum du superflu et de l’artifice. Mais si, justement, le superflu permettait de porter attention à l’essentiel ?
L'image-document, qui a la prétention de rapporter un fait avec objectivité, devient une image-canevas débarrassée des scories de cette prétention de vérité pour devenir un autre récit, le mien. Un récit critiquable, partageable, qui laisse la possibilité à tous de re-garder et ré-interpréter l’histoire.
Amplification-exagération du récit. Pour dire autre chose. Autrement. Déplacer, créer des écarts, des perturbations au sein du visible pour faire surgir une réflexion, un doute, un étonnement sur le sens de ces images. Poser question. Ne pas laisser indifférent. Ouvrir à un échange possible, une réflexion chez moi et chez les autres. Sur ce que l’on voit, ce que l’on nous montre, ce que ça veut /peut dire, ce que ça raconte, ce que l’on en comprend et ce que l’on en fait.

Doriane Souilhol